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22/08/2009

Génocide à Kigali : l'ex-préfet de la capitale condamné.

On imagine la scène [1]. Nous sommes le 11 juillet 2001 dans l’est de la République Démocratique du Congo, un camp de base animé, des cabanes en torchis, des kadogo tournoyant un peu partout aux ordres de soldats aux uniformes usés et, au milieu, deux hommes assis devant une bière tiède autour d’une table en planches. En chemisette bleue, en sueur, un ordinateur portable devant lui, l’étranger est ravi d'être là. Des hommes le regardent l'air béat, on chuchote, on se pousse du coude, on commente ses moindres gestes, la présence incongrue de cet umuzungu intrigue. Face à lui, un grand gaillard en uniforme, d'une cinquantaine d'années, équipé d’énormes lunettes, celles de l’intelligentsia rwandaise des années 1980-90. Il parle tranquillement. C’est le chef. Un des leader de l’A.L.I.R (Armée de Libération du Rwanda) un groupe armé composé d’anciens soldats rwandais des F.A.R (Forces Armées Rwandaises) et de miliciens Interahamwe, classé comme terroriste par les États-Unis[1], le groupe se rebaptisera la même année F.D.L.R (Front de Libération du Rwanda). Ces miliciens déstabilisent le Congo et la région des Grands Lacs depuis des années, se rendant coupables de nombreux crimes contre l’humanité. Au moment où il parle, cet ex-préfet de Kigali sait qu’il est un des fugitifs les plus recherché par le T.P.I.R (Tribunal pénal international pour le Rwanda) pour avoir participé au génocide des Tutsi, il sait que les U.S.A. ont offert une prime de 5 000 000$ à toute personne donnant des informations sur sa localisation. Tharcisse Renzaho[2] savoure son entretien.

Un fugitif rwandais et un juge français au Congo.
Son interlocuteur l’écoute avec gourmandise. Il prend des notes. Il pose des questions. Est-ce un journaliste ? Un mercenaire ? Un vendeur d’arme ? Pas du tout. Il s’agit d’un juge d’instruction français, le juge anti-terroriste Jean- Louis Bruguière. Celui qui enquête sur la mort des pilotes français de l'ex-président rwandais Habyarimana. Tharcisse Renzaho vient de lui dire que c’est le F.P.R (Front Patriotique Rwandais) qui a fait le coup. La preuve ? Suite aux accords de paix d’Arusha et à l’installation d’un bataillon du F.P.R au C.N.D (Conseil National de Développement/Assemblée Nationale), le F.P.R avait interdit le survol dudit C.N.D pour des mesures de sécurité, mais d’après Renzaho (Ordonnance de soit-communiqué, page 45), l'objectif véritable du F.P.R était d'obliger les avions à survoler « le secteur valonné (sic) et boisé de Masaka» d’où seraient partis les tirs de missiles (voir photo ci-dessous).

M. Bruguière qui n'est jamais allé au Rwanda, ne sait pas que «le secteur vallonné et boisé de Masaka» n’était ni une forêt, ni même un bois[3]. Il n'a pas pu constater que la colline de Masaka était située tout près du camp militaire ultra-sécurisé de Kanombe, mais aussi d’une position de gendarmerie et à quelques centaines de mètres d'une zone densément peuplée. [4]. Un endroit où un commando du F.P.R serait difficilement passé inaperçu. [Voir la mise à jour ci-dessous]
Peu importe. Jean-Louis Bruguière a ajouté le fugitif Tharcisse Renzaho à sa liste de « grands témoins », juste en dessous de Théoneste Bagosora et non loin d’Abdul Ruzibiza. Afin de recueillir des informations sur les missiles tirés à partir de la colline de Masaka, au Rwanda, M. Bruguière a choisi d'aller au Congo pour interroger un fugitif rwandais recherché par le T.P.I.R, c'est singulier. D'autres juges d'instruction, auraient enquêté au Rwanda, mais Jean-Louis Bruguière n'est pas un juge comme les autres. Un an après, grâce à la prime de 5 000 000$, Tharcisse Renzaho sera arrêté par la police congolaise, le 26 septembre 2002, et remis au T.P.I.R où il sera jugé pour ses crimes.
Le préfet qui organisait l'extermination des Tutsi.
Au Rwanda, le colonel Tharcisse Renzaho n’avait pas tous les atouts pour être « un grand ». Au moment où il fallait être né à Gitarama dans les années 1960 et à Gisenyi dans les années 1970-90, il avait vu le jour dans la préfecture de Kibungo. Mais cet homme intelligent s’est vite fait remarqué. Parti étudier dans des écoles militaires en Allemagne, en France et en Belgique, il est revenu au Rwanda avec la formation d’ingénieur de guerre. Après une ascension rapide au sein du parti unique M.R.N.D, il deviendra le tout puissant préfet de la ville de Kigali juste après l’attaque du F.P.R du 1er octobre 1990. Redouté, il participera dès le 5 octobre à la grande rafle de Tutsi (essentiellement les Tutsi considérés comme intellectuels ou aisés), suspectés de complicité avec le F.PR.Certains Hutu accusés d'opposition au régime furent également raflés. Selon l'ambassadeur américain Robert Flatten, et d'autres sources, plus de 8000 personnes furent arrêtées en trois jours.
Je me souviens que ce funeste 5 octobre 1990, des militaires excités, guidés par nos voisins, ont fouillé de fond en comble notre maison. Ils nous ont braqué avec leur fusil, ont déchiré nos photos de famille, nous ont insulté, crâché dans la figure, humilié, menacé de mort. Ils cherchaient des armes... Nous vivions là avec ma mère, ma petite soeur et ma grand-mère. Le cousin de ma mère, Kamanzi, fut embarqué dans leur camion, ma mère, une institutrice, échappa de justesse à la rafle. Mais tous ses collègues Tutsi furent arrêtés. Au même moment, dans la capitale, mon père et mon oncle étaient arrêtés et emmenés au stade Nyamirambo. Ces milliers de gens, arbitrairement arrêtés sont restés dans ce stade pendant quelques jours sans boire ni manger, subissant toutes les humiliations possibles. Ils furent ensuite transférés à la prison centrale de Kigali. Mon père y est resté six mois. Très peu en sont ressortis indemnes, beaucoup furent exécutés. Puis ce fut le génocide.

Quelle est la fonction d’un préfet de la République en temps de paix? Veiller à l’ordre public et à la sécurité de ses concitoyens. Et que fait-il lorsqu’un génocide est planifié par l’Etat ? Il l’organise ou il démissionne. Tharcisse Renzaho n'a pas démissionné. Il a été reconnu coupable (Jugement Renzaho, 14 juillet 2009) d'avoir soutenu sur les ondes de Radio Rwanda, et durant des réunions officielles avec les fonctionnaires de la ville, les massacres de civils Tutsi aux multiples barrages dressés dans Kigali, d'avoir distribué des armes aux miliciens Interahamwe dans le but de tuer des Tutsi et d'avoir encouragé le viol des femmes Tutsi . Et lorsque cela coinçait quelque part, il intervenait en personne.
Cela coinçait à l’église de la St. Famille, au Centre des Études de Langues Africaine (C.E.L.A) et au Centre pastoral St. Paul, un vaste ensemble de bâtiments qui se trouve au centre de Kigali, juste à côté de l’axe principal de la ville. Plusieurs milliers de personnes s’y étaient réfugiés. Les militaires de la M.I.N.U.A.R passaient régulièrement, souvent accompagnés de journalistes occidentaux. Les Interahamwe ne pouvaient pas y « travailler » tranquillement. Tharcisse Renzaho a été reconnu coupable d'avoir ordonné l'assassinat de 40 civils Tutsi au C.E.L.A, dont Charles Rwanga et ses enfants Wilson et Déglote, c'était le 22 avril 1994; d'avoir ordonné l'assassinat de 40 ou 50 Tutsi au centre Saint-Paul, c'était le 14 juin 1994; et enfin d'avoir ordonné l'assassinat de plus de 100 Tutsi à l'église de la Sainte-Famille, c'était le 17 juin 1994. Tharcisse Renzaho a été condamné le 14 juillet 2009 à la prison à vie par le T.P.I.R, pour « génocide, meurtre et viol en tant que crime contre l’humanité, et meurtre et viol en tant que crime de guerre». Lors des 49 jours du procès de Tharcisse Renzaho, parmi les 53 témoins, qui sont venus témoigner, un nom, en plus de celui de l'accusé, est revenu souvent, celui d'un prêtre : Wenceslas Munyeshyaka.
Un curieux homme d'église.
Le 17 juin 1994, le jour même du grand massacre de l'église de la Sainte-Famille, Libération publiait un long article d'Alain Frilet Kigali, l'enfer de l'église Sainte-Famille. Le journaliste évoque le massacre précédent du 14 juin 1994 et fait le portrait de Wenceslas Munyeshyaka, un «curieux homme d'église pistolet à la ceinture et gilet pare-balles» qui avait autorisé «comme d'habitude» les miliciens à rentrer dans son église pour y chercher des Tutsi à exécuter.

Réfugié en France depuis septembre 1994, l’abbé Wenceslas Munyeshyaka est rentré dans l’histoire de la justice internationale, catégorie impunité. Après sa mise en examen dès 1995 par un juge d’instruction français pour « génocide, complicité de génocide, torture, mauvais traitements et actes inhumains et dégradants», son inculpation (d'abord secrète) le 20 juillet 2005 par Hassan Jallow, Procureur du T.P.I.R, pour « génocide et crime contre l'humanité (viol, extermination et assassinat) », l’émission d’un mandat d’arrêt international du même procureur le 21 juillet 2007, sa condamnation par contumace le 16 novembre 2006 par la Cour militaire de Kigali à la prison à vie pour « génocide et viol », le 14 juillet 2009 une Chambre de première instance du T.P.I.R a noté qu'au vu des éléments de preuve présentés dans l'affaire Renzaho, il y a des preuves que Munyeshyaka était présent à l'église de la Sainte-Famille pendant les attaques et qu'il y a apporté de l'aide [provided some assistance] [6].


Les juges Møse, Egorov et Arrey ont entendu le témoignage de Corinne Dufka (audience du 30/01/07). Cette journaliste américaine a raconté comment, le 20 mai 1994, au moment où Kigali était un enfer, Wenceslas Munyeshyaka l'a conduite dans sa camionnette blanche, à 15 minutes de son église, pour lui montrer un grand barrage tenu par des Interahamwe. Elle a expliqué que, à la vue du prêtre, les miliciens ouvraient sans aucune difficulté leurs check points, que, c'est grâce à l'intervention de Wenceslas Munyeshyaka que les miliciens l'ont autorisée à prendre des photographies. Devant les trois juges du T.P.I.R, la journaliste s'est remémorée, comment Wenceslas Munyeshyaka l'a introduite auprès d'une de ses connaissances...Robert Kajuga, le chef des miliciens Interahamwe de Kigali ! Autour d'eux des miliciens puant l'alcool sautillaient tout excités en criant, armés de kalachnikov, de machettes, de gourdins cloutés, l'un d'eux s'amusant avec la goupille de sa grenade. Les juges ont donc logiquement conclu que Wenceslas Munyeshyaka avait de bonnes relations de travail avec les Interahamwe. [6] Le même père Wenceslas déclarait en février 1995 sur France 3, face à Jean-Louis Nyilinkwaya dont une partie de sa famille s'était réfugiée à la St. Famille : « je risquais beaucoup ma vie, j'avais vraiment trop de menaces, je n'ai jamais eu de bonnes relations avec les miliciens ».
«La volonté de la France de coopérer pleinement avec la justice internationale ».
Il y a cinq ans, le 8 juin 2004, la France fut condamnée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme (Le camouflet des juges européens, L'Humanité, 14/06/04) pour n’avoir pas jugé Wenceslas Munyeshyaka dans «un délai raisonnable », le 19 juillet 2006 Laurent Le Mesle, directeur de cabinet du Ministre français de la justice donna son accord au Procureur du T.P.I.R pour « se saisir des faits objets des procédures suivies par le tribunal pénal international pour le Rwanda à l’encontre de Laurent Bucyibaruta et Wenceslas Munyeshyaka », le 20 novembre 2007 trois juges du T.P.I.R acceptèrent officiellement le désaissisement du TPIR au profit de la France. Interrogé sur l’avancement du dossier, un an et demi après ce transfert, Hassan Jallow déclarait laconiquement : « rien à signaler jusqu’à présent », en écho le porte-parole du ministère français de la justice tentait de rassurer les sceptiques, et insistait sur : « la volonté de la France de coopérer pleinement avec la justice internationale ».15 ans après la première plainte contre Wenceslas Munyeshyaka pour génocide, Jean-François Dupaquier, demandait dans une tribune publiée dans Le Monde, que la France en finisse avec «la palinodie judiciaire». Mais Wenceslas Munyeshyaka n’a pas cassé de caténaires de la S.N.C.F, et il a ses papiers. Il vit donc en liberté, à Gisors, la capitale du Vexin Normand près d’Evreux, où l’Église de France lui a demandé, en tant que prêtre, de veiller sur les âmes des scouts locaux et sur celles des paroissiens de cette paisible ville normande.

Après la condamnation de Tharcisse Renzaho à la prison à vie, son avocat a fait cette étrange déclaration : «Concernant les viols, Renzaho est chrétien ; il n’a jamais souhaité que des viols soient commis dans sa préfecture »[7]. Le chrétien Renzaho aura au moins la satisfaction de passer le restant de sa vie entouré de l'abbé Athanase Seromba et, si sa peine est confirmée en appel, du père Emmanuel Rukundo, condamnés comme lui par le T.P.I.R pour génocide.

MISE A JOUR : Grâce au rapport Mutsinzi et à l'étude balistique de l'université de Cranfield, on sait désormais que le tir de missile ne pouvait provenir que du camp militaire de Kanombe. Le dépôt d'un missile vide sur la colline de Masaka n'était qu'une mise en scène de ceux qui ont commis l'attentat : les FAR. Lire notamment Le Carnet de Colette Braeckam : Qui a tué Habyarimana ? Les Rwandais ont mené l'enquête.




Photographies :
1/ L'église de la St. Famille, Kigali, 2006 (photo Kagatama).2/ Le porte-parole des F.D.L.R, le lieutenant-colonel Edmond Ngarambe, le 26 novembre 2008 à Lushebere (R.D.C)- (source : AFP/Tony Karumba) 3/Bas-fond au pied de la colline de Masaka d’où auraient été tirés les missiles selon C. Braeckman et Ph. Reyntjens. (Source : P. Jamagne, mai 2007) « Rwanda. L’histoire secrète » de Abdul Joshua Ruzibiza ou Mensonges made in France ? », Pierre Jamagne, 7 avril 2008. 4/Jean-Louis Bruguière, initié dans la confrérie du vin de Cahors, (source La dépêche). 5/ Tharcisse Renzaho lors de son procès (source Trial Watch). 6/ Photographie de Corrine Dufka, prise le 20 mai 1994, lors de son reportage guidée par W. Munyeshyaka. 7/ Wenceslas Munyeshyaka pistolet à la ceinture et micro à la main à Kigali devant l’église de la St. Famille pendant le génocide en 1994 (source : Rue89 et Interpol). 8/ Wenceslas Munyeshyaka photographié pour les besoins d’un appel au don sur son blog afin de financer « des frais nécessités pour la défense du père Wenceslas dans le cadre d'une instruction judiciaire en France. »




[1] Il est indiqué dans l'ordonnance de soit-communiqué (p.45) du 17/11/2006 que la rencontre avec Tharcisse Renzaho, un des leaders des mouvements rebelles les plus virulents sévissant à l’est du Congo, et l'un des fugitifs parmi les plus recherchés par le T.P.I.R, s’est déroulée dans la capitale de la R.D.C à Kinshasa. Le Col. Aloys Ntiwiragabo, ex-chef des renseignements militaires des F.A.R devenu un des leaders des F.D.L.R, a été auditionné lors de la même commission rogatoire. Ces rencontres peuvent avoir eu lieu ailleurs qu’à Kinshasa, mais j'ai beaucoup d'imagination...
[2] Ex-FAR/Interahamwe (formely Armed Forces of Rwanda). They [ the Armed Forces of Rwanda (FAR) and the Interahamwe] became known as the Army of the Liberation of Rwanda (ALIR), which is the armed branch of the PALIR or Party for the Liberation of Rwanda. In 2001, ALIR –while not formally disbanded- was supplanted by the Democratic Front for the Liberation of Rwanda (FDLR). Background Information on Other Terrorist Groups, U.S. Department of State.
[3] He [Tharcisse Renzaho] is believed to be a leader of the Army for the Liberation of Rwanda (ALIR) and to have played a commanding role in the war that has gripped the Great Lakes region of Africa, Arrest of genocide suspect Renzaho. Statement by Richard Boucher, Spokeman of the U.S. Department of State, September 30, 2002.
[4] Si Jean-Louis Bruguière s’était rendu au Rwanda il aurait pu constater que la conception européenne du « bois » n’a absolument rien à voir avec la rwandaise. Le Rwanda ayant été longtemps un pays dramatiquement déboisé, lorsqu’un rwandais parle d’un bois ou d’une zone boisée cela signifie qu’il y a plus de 10 arbres côtes à côtes. S'il était allé au Rwanda, il saurait que « le pays des mille collines » est une immense...« zone vallonnée » !
[5] On sait d’où sont partis les missiles. Il s’agit des environs immédiats d’un endroit appelé « La Ferme », situé sur la piste reliant la colline de Masaka à la route principale Kigali-Rwamagana-Kibungo, « La Ferme » se trouve à quelques centaines de mètre à vol d’oiseau de cette dernière et à deux kilomètres à peine du camp militaire de Kanombe. La zone est densément peuplée. De nombreux civils et militaires proches du régime y habitent. De plus, à la bifurcation entre la route nationale et la piste de Masaka se trouve une position de la gendarmerie et des F.A.R. ». Rwanda, trois jours qui ont fait basculer l’histoire, pages 23-24 , Filip Reyntjens, Cahiers Africains, 1995.
[6] Les dépositions ne permettent pas à la Chambre de conclure au sujet du rôle exact joué par Munyeshyaka pendant l'attaque. Toutefois, elle note que, sur la base des éléments de preuve en l’espèce, il apparaît que Munyeshyaka se trouvait à Sainte-Famille pendant l'attaque et qu’il avait fourni de l’assistance. (les relations de travail entre le père Munyeshyaka et les Interahamwe ont été également évoquées dans le témoignage de Corinne Dufka au sujet des barrages). Jugement Renzaho, ICTR-97-31-T, 14 July 2009, page 210.
[7]. Agence Hirondelle, 14/07/09. Violer serait donc moins chrétien que d’organiser un génocide ? Curieux. En 1994, 95% de la population rwandaise était chrétienne, parmi elle, un grand nombre s'est rendu coupable de génocide. Donc la majorité de ces bourreaux étaient des chrétiens.

14/11/2008

Rwanda : il faut soigner le soldat Ruzibiza.



Abdul Joshua Ruzibiza, est longtemps resté cet homme en uniforme posant gentiment devant une bucolique photo alpestre. Cette image un peu ridicule a fait le tour des sites web des nostalgiques de Juvénal Habyarimana du monde entier. Car ce militaire qui avait rejoint la guérilla du FPR et terminé la guerre en juillet 1994 comme simple sergent-infirmier, prétendait avoir été «infiltré» dans Kigali en février 1994 en tant que membre d’un commando d’élite « le network commando » pour participer à l’organisation de l’attentat contre l’avion d’Habyarimana. Il s’est trouvé des personnes, pour l’aider à écrire un livre, racontant son aventure, cela donnera «Rwanda : l'histoire secrète». Que cet homme, dont toute la famille a été exterminée par les extrémistes Hutu, ne s’attarde pas sur le génocide des Tutsi, qu’il prétende qu'un imaginaire « génocide des Hutu » est l’événement le plus important de 1994, qu’il déclare que ce sont des Tutsi déguisés en Interahamwe qui ont organisé le génocide des Tutsi, tout cela n’a pas fait bronché ses «ghostwriters». Après la publication de son livre, Ruzibiza est devenu une icône dans les milieux négationnistes du génocide des Tutsi.

Ruzibiza lorsqu’il vivait au Rwanda était déjà perturbé mentalement, sans doute après le choc psychologique qu'il a subi après la perte de la totalité de sa famille dans le génocide des Tutsi, il a fait plusieurs séjours au centre psychiatrique de Ndera. Il a également eu des problèmes avec la justice de son pays, et à sa sortie de prison où il a passé un an pour détournement de fonds, il s'est enfui en Ouganda. C’était en février 2001.

Deux ans plus tard, les militaires français de l’Opération Artémis au Congo installaient à l’aéroport d'Entebbe en Ouganda, une base logistique. Très vite Ruzibiza prend contact avec des Français. On le prend au sérieux lorsqu’il raconte son histoire de «network commando». On le chouchoute, on le dorlote et, surtout, on l’écoute. Miracle, on lui promet un visa, un billet pour Paris et l’asile politique en Norvège, un des pays les plus riches du monde qui assure des conditions exceptionnelles pour les réfugiés. Alors il parle, il relate dans les moindres détails toute l'organisation de l'attentat, il associe même dans son récit un copain de régiment, Emmanuel Ruzigana, désireux comme lui de voir du pays. Le juge Bruguière lui donnera le rôle de «chargé de la protection du site de tir de missiles depuis la colline de Masaka» dans le «Network commando», il a lui aussi obtenu des autorités françaises le package France-Norvège. Emmanuel Ruzigana se rétractera le 30 novembre 2006 dans un courrier adressé au Juge Bruguière. Bien entendu, Abdul Joshua Ruzibiza se contredit sans cesse, son histoire est truffée de faits complètement invraisemblables pour qui connaît un peu le Rwanda. En premier lieu, l'impossibilité pour un homme comme lui (inconnu du cercle restreint du pouvoir militaire du FPR, composé essentiellement de Rwandais venus d'Ouganda) d'avoir été admis de près ou de loin dans des opérations ultra-secrètes, mais les enquêteurs français ignorent tout du Rwanda. La journaliste Colette Braeckman, spécialiste de l'Afrique centrale qui l’a rencontré au même moment en Ouganda est tout de suite convaincue, elle, que Ruzibiza n’est pas crédible (Le Soir, 11 mars 2004).

Les policiers français, dont un certain Pierre Payebien auraient envoyé les déclarations de Ruzibiza au Juge Bruguière qui, comme son disciple Pierre Péan, dédaigne tellement l’Afrique, les Rwandais et leur histoire qu’il ne prend même pas la peine d’enquêter et de vérifier le témoignage de Ruzibiza, devenu désormais son «témoin-clé». Après tout l’histoire du Rwanda c’est simple, ce sont des sauvages qui s’entretuent, non ?

Les quelques journalistes spécialistes du Rwanda sont eux très sceptiques. A l’exception de Stephen Smith qui écrit dans Le Monde du 10 mars 2004 : « Le témoignage d'un ancien membre du "network commando", le capitaine Vénuste Josué Abdul Ruzibiza, est au cœur de l'enquête de la justice française corroborant diverses dépositions plus fragmentaires, ce récit détaillé rend toute sa cohérence à un acte terroriste, aussi décisif pour la prise de pouvoir du FPR que funeste pour les "Tutsis de l'intérieur". […] Appartenant au groupe 1 du "network commando", Abdul Ruzibiza dit avoir effectué les repérages pour l'attentat».


Quant aux Rwandais, ils sont unanimes pour penser que même si le FPR avait organisé un attentat contre Habyarimana, il y avait autant de chance pour Ruzibiza de faire partie d’un hypothétique «network commando» d’élite, que d'être nommé chef d’état major de l’armée rwandaise. Les opposants rwandais au gouvernement du Rwanda, le savent également, mais ils ne font pas la fine bouche et tout comme ils ont utilisé Antoine Nyetera le «Tutsi-de-la-famille-royale-qui-nie-le-génocide», ils ont accueilli à bras ouverts Abdul Joshua Ruzibiza, «le-transfuge-du FPR-qui-a-participé-à-l’attentat-contre-Habyarimana».

Le 12 novembre 2008, Ruzibiza a accordé une interview à Contact FM, une radio rwandaise proche du pouvoir. Il vient de déclarer qu’il a tout inventé à 100%, dans son livre et devant les juges, pour, dit-il, tester jusqu’où pouvait aller la haine des Français contre le Rwanda et les Tutsi [1] et parce qu’il avait un différend avec le FPR, il ne peut pas s’empêcher d’ajouter une nouvelle «révélation» : ce serait les FDLR qui l’auraient mis en contact avec les Français en Ouganda. Et les journalistes de Contact FM de noter religieusement ce que dit Ruzibiza comme des dévots noteraient les révélations de Bernadette Soubirous. On peut déjà lire dans The New Times du 13 novembre [2] le nouveau scoop : la France est de connivence avec les FDLR, la preuve ? Ruzibiza l’a dit. Restons sérieux. La seule chose que prouve cette interview, c’est ce qu’on savait déjà, à savoir que Abdul Joshua Ruzibiza est un mythomane qui a été utilisé. Mais il est absurde d’essayer de prendre au sérieux ses « nouvelles révélations ».

Ruzibiza a ajouté qu’il est prêt à supporter toutes les conséquences de son mensonge. C’est préférable, car le Procureur du Tribunal pénal international pour le Rwanda, pourrait l’inculper pour « outrage au Tribunal », suivant l’article 77 du règlement de procédure et de preuve «le Tribunal peut déclarer coupable d’outrage les personnes qui entravent délibérément et sciemment le cours de la justice ». Abdul Joshua Ruzibiza avait témoigné les 9 et 10 mars 2006 pour la défense des militaires Bagosora, Kabiligi, Ntabakuze et Nsengiyumva dans l’affaire Bagosora et consorts ICTR-98-41-T, il avait raconté devant le TPIR ce qu’il dit être aujourd’hui un mensonge monté de toute pièce. S’il est déclaré responsable pénalement (nul doute qu’il devra subir un examen psychiatrique) il encourt une peine de 5 ans d'emprisonnement ou une amende de 10 000 $ ou les deux.

Reste le livre, « Rwanda : l'histoire secrète » dont les collectionneurs de curiosité ne vont pas tarder à s’arracher les derniers exemplaires. Aujourd’hui on ne peut que conclure à l’option numéro 1 offerte par André Guichaoua et Stephen Smith dans leur article «Rwanda : une difficile vérité» paru dans le journal Libération, du 13 janvier 2006 :

De deux choses l'une : soit ce récit est une affabulation révisionniste, et il mériterait d'être dénoncé comme tel (en même temps que les deux chercheurs spécialistes du Rwanda qui l'ont cautionné) [3] ; soit le livre du lieutenant Ruzibiza vient corroborer tout un faisceau d'indices et de témoignages concordants et alors il devrait aussi porter à conséquence.
Version française de l'interview de Abdul Joshua Ruzibiza sur Contact FM:

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Lire également : "Rwanda, les mauvais procès du génocide", Christophe Ayad, Libération, 19 novembre 2008, "L'enquête à la machette du juge Bruguière", Sylvie Coma, Charlie Hebdo, 26 novembre 2008 et "Rwanda: l'homme qui en disait trop" Le Nouvel Observateur, 12 mars 2009.



[1] Par curiosité je voulais vraiment savoir jusqu'à quel point les militaires français, les politiciens français de l'époque détestaient la population Tutsi et le régime actuel, c'est ça qui était ma propre motivation. Je voulais savoir pourquoi ils nous haissent, pourquoi ils ne veulent pas de nous et pourquoi ils font tout pour renverser le pouvoir en place.
[2] [Ruzibiza] reveals French connection with FDLR..
[3] André Guichaoua, lui-même (!) et Claudine Vidal

10/11/2008

Rwanda. La France va-t-elle oser juger Rose Kabuye ?


Le major Rose Kabuye, en juillet 1994

Le 3 novembre 2008, l’Allemagne libérait Callixte Mbarushimana et Onesphore Rwabukombe, deux Rwandais pourtant accusés de génocide, en plus de cette accusation, le premier est également le secrétaire exécutif adjoint du FDLR un mouvement rebelle sévissant au Congo et qui est considéré comme terroriste par les Etats-Unis d’Amérique (voir la liste).

Le 9 novembre 2008, l’Allemagne a arrêté Rose Kabuye, chef du protocole du chef de l’Etat rwandais, sur la base d’un mandat d’arrêt émis par un juge français, Rose Kabuye ne s’est pas opposée à son extradition vers la France. Le juge Bruguière l’accuse d’avoir participé à l’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion du général major Juvénal Habyarimana, et d’avoir conséquemment causé la mort de trois ex-militaires français le major Jacky Heraud, le commandant Jean-Pierre Minaberry et l'adjudant-chef Jean-Marie Perrinne qui pilotaient l’avion (lire l’Express, 21 novembre 2006). Piloter l’avion d’un dictateur africain dans un pays en guerre, c’est très bien rémunéré, mais c’est dangereux. Ces hommes savaient ce qu’ils risquaient, tout comme les militaires français qui sont morts en service durant la guerre qu’ils menaient contre le FPR au nord du Rwanda, au début des années 1990[1].

Rose Kabuye qui a contribué à arrêter le génocide lorsqu’elle était major dans la rébellion en 1994, sera-t-elle la première rwandaise à être jugée en France ?

Rappelons que la France héberge, depuis 14 ans, des Rwandais accusés par des dizaines de rescapés du génocide, par des associations de droits de l’homme, mais aussi par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (Wenceslas Munyeshyaka et Laurent Bucyibaruta), pour leur participation présumée au génocide des Tutsi. Aucun n’a été jugé alors que la France est compétente pour le faire suivant la loi n° 96-432 du 22 mai 1996 . Ces hommes sont pourtant accusés, il faut le répéter, de génocide, de crimes contre l’humanité, de viols, d’assassinats... Oui, mais contre des Rwandais.

La France, « pays-des-droits-de-l’homme », va-t-elle oser montrer au monde entier, qu’elle attache beaucoup plus d’importance à la mort de trois de ses militaires, tués alors qu’ils servaient un dictateur, dans un pays en guerre qui n’était pas le leur, qu’à la mort de centaines, voire de milliers (dans le cas du préfet Bucyibaruta) de civils rwandais, exterminés froidement parce qu’ils avaient le tort d’être qualifiés de Tutsi ? La France va-t-elle encore longtemps supporter la honte d’être le pays au monde ayant sur son territoire le plus grand nombre de Rwandais accusés de génocide ?[1]
Nous, les rescapés du génocide, nous les nègres, nous les bougnoules, nous rêvons encore que l’esprit des Lumières devienne réalité. Le très bel article premier de la Déclaration des droits de l’homme, le fameux « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits » fait très joli sur la cheminée de la France, mais il prend la poussière.



[1] Ils ont été tous les trois décorés le 7 juin 1994 à titre posthume au grade de chevalier de la Légion d'honneur "tués dans l'accomplissement de leur devoir le 7 avril 1994". (voir le Journal Officiel du 14 juin 1994). Lire également l'article de S. Smith du 7 avril 1995 dans Libération.